D’autres vies que la mienne

10 09 2009

Je viens de terminer la lecture du dernier roman d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne qui m’a particulièrement bouleversé.

L’écrivain y narre les destins de personnages qu’il a côtoyés dans des situations dramatiques : un couple ayant perdu son enfant lors du tsunami en Asie du Sud-Est, sa conjointe perdant sa soeur victime d’un cancer, alors jeune maman de trois enfants, et le quotidien d’un juge de province, proche ami et collègue de cette belle-soeur … et bien sûr au milieu de tous ces événements dramatiques, l’écrivain se raconte lui-même, essayant de surnager au milieu de ces personnages magnifiques d’humanité.

Carrere

Dans tous les romans, le lecteur s’identifie rapidement à certains personnages, ou a minima à certains de leurs comportements. Nous les lecteurs sommes en admiration devant les écrivains qui arrivent à exprimer aussi finement le ressenti, l’émotion, et tout ce qui est de l’ordre de l’intime ou de l’intérieur.
Tous les auteurs (ou réalisateurs) passent leur oeuvre/leur vie à écrire des différentes versions de leur vie, telles qu’il auraient aimé la vivre, telles qu’ils l’ont rêvée, telles qu’ils l’ont laissé passer, mais ce qu’apporte en plus Emmanuel Carrère ici, c’est qu’il raconte sa vraie vie et celle de proches à la manière d’un journal intime mais avec un recul étonnant seulement quelques années après avoir vécu les événements relatés.

Cette lecture qui parle beaucoup de la mort et de la maladie a fait ressortir beaucoup de sentiments plus ou moins rentrés chez moi.
De même que l’auteur n’hésite pas à y dévoiler son intimité, j’en fait de même sachant que peu nombreux seront les lecteurs de ces lignes.

Le livre m’a d’abord rappelé la mort de mon grand-père et les derniers moments de sa vie à l’hôpital. Cet homme qui, en dehors de tout l’amour que je lui portais, était et est toujours une référence, un modèle pour moi sur bien des points, a probablement voulu finir sa vie avec la même philosophie qui l’a toujours habité : beaucoup de discrétion, d’humilité, mélangées à énormément de bonté et d’altruisme. C’est ma grand-mère qui était là pour les effusions et les paroles bienveillantes (et parfois un peu moins bienveillantes je dois dire !). Ce trop plein de modération, je l’admire mais il me semble jouer aussi des tours parfois, j’aurais aimé et ma maman encore plus pouvoir échanger plus profondément dans les dernières heures de sa vie …

J’ai également ressassé la mort de Maki, la femme de mon frère. Morte en moins de 48 heures d’une crise de paludisme foudroyante et laissant mon frère, jeune papa veuf avec deux enfants alors âgés de 1an et demi et 2 ans et demi. Le livre raconte admirablement comment la maman mourante et son mari se débrouillent avec leurs trois filles pour leur annoncer la maladie, puis l’arrivée de la mort. Je pense que ce livre plairait beaucoup à mon frère qui a toujours choisi de faire face et de dire les choses telles qu’elles sont à ses enfants. J’ai été sidéré à l’époque par sa force face à la mort de sa femme, m’imaginant totalement incapable de tenir comme il l’a fait. Mais a posteriori, et à la lecture de ce livre, je comprends aussi comment l’instinct de survie est très souvent plus fort et comment les enfants l’ont porté et l’ont soutenu dans ce deuil. le livre dit très bien l’importance de la parole et de la communication et, plus que tout, l’importance de la vérité. Pour ceux qui peuvent la soutenir, il est beaucoup plus simple de dire la vérité à un malade ou à un mourant et de le traiter comme tel plutôt que de faire « comme si ». Mon grand-père pour en revenir à lui éludait sur sa maladie puis sur sa mort proche et c’en était d’autant moins facile pour ses proches.

L’histoire de ce livre est aussi celle de deux juges idéalistes (métier qui m’a longtemps attiré, de part l’idée romantique que je me suis toujours fait de la justice et qui est remarquablement transcrite ici à travers ses deux juges) qui ont voulu et réussi à changer le destin de milliers de foyers « arnaqués » par des sociétés de crédits jouant de leur crédulité et de leurs besoins d’argent. Ce qu’exprime Etienne, un des deux juges, reflète ce vers quoi j’aimerais de plus en plus aller : faire de vrais choix dans ma vie, non pas seulement par altruisme et pour aider les autres mais tous simplement par égoïsme. Il montre le bonheur de deux personnes persuadées d’avoir donné un sens à leur vie et on ressent d’ailleurs chez Elizabeth, la juge mourante, la satisfaction d’avoir réussi sa vie, autant professionnelle que familiale.

Je m’explique : j’ai toujours aimé faire plaisir aux gens et rendre les gens heureux (seulement à la toute petite échelle de mes proches) mais ce n’est bien sûr pas gratuit comme voudrait nous le faire croire certaines religions. C’est pour le bonheur que cela me procure personnellement. J’en donne un exemple tout simple d’aujourd’hui : j’ai appelé pour son anniversaire une amie de ma grand-mère décédée pour laquelle j’ai énormément d’affection. je pense sincèrement que j’étais le plus heureux des deux à l’entendre me dire de sa grosse voix grave « tu es vraiment trop gentil d’y avoir pensé ». A contrario je me souviens de mon professeur de philosophie en classes préparatoires qui nous expliquait ce qu’était la vraie générosité, celle qui n’attend rien en retour. Il citait en exemple un pourboire qu’il avait laissé à un commerçant incapable d’accepter ce geste. Il dénigrait ce commerçant, incapable selon lui d’un acte de pure générosité. Cet exemple m’a longtemps taraudé l’esprit. Je crois sincèrement et sans modestie que mon professeur de philosophie se trompait, les actes gratuits n’existent pas. Si un médecin exerce et soigne des gens, c’est pour le bonheur qu’il a à aider/sauver/accompagner certains. Si un homme politique met en place une loi, c’est peut-être pour l’espoir de rester dans la postérité. Si un écrivain écrit, c’est dans l’espoir d’être lu, ou plus simplement par besoin d’extérioriser ce qu’il ressent.

Il y a toujours une raison « égoiste » à nos actes. C’est pourquoi il y a tout un pan de la pensée judeo-chrétienne qui me gêne par dessus tout : l’hypocrisie moralisatrice qui voudrait nous faire croire à la bonté gratuite. Même les plus grands hommes ont un égo et chacun a ses raisons intimes d’agir comme il le fait. Je me souviens, dernier exemple anodin, d’une élection à laquelle je m’était présentée pour être délégué de classe en première. J’avais usé de cette hypocrisie à moitié consciemment : « Je ne me présente pas pour savoir si je suis populaire, je me présente pour aider ceux d’entre vous qui en auront besoin », je vous laisse juges de la véritable raison … d’ailleurs j’avais gagné, comme quoi les mauvais discours !

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce livre.
J’en relève deux :
– la belle description de différents sentiments amoureux et de ce que peut apporter l’autre, la moitié de pomme comme le dit ma maman (c’est amusant d’ailleurs comme l’auteur explique être énervé par les gens utilisant à l’âge adulte les termes maman et papa en public pour désigner leurs parents, personnellement cela ne me choque pas).
– l’explication d’un sentiment que ressent l’auteur ainsi que le juge Etienne et que je partage totalement : un manque d’ambition par pure prétention. Il est beaucoup plus agréable ou pour le moins facile d’être admiré en restant en deça de ses limites que d’essayer de les surpasser quitte à se retrouver en compétion face à des gens supérieurs …

A conseiller à tous les lecteurs passionnés par la nature humaine
A déconseiller aux âmes trop sensibles dont l’évocation de décès pourrait raviver des blessures trop douloureuses

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One response

26 11 2009
ABC

Je n’ai pas lu le livre, mais tu en parles très bien.

Perdre un être cher est une souffrance parfois difficile à exprimer et ressentir

La douleur est une chose, mais le bonheur d’avoir vécu avec un être d’exception (car aimé prodigieusement) nourrit toute une vie

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