Le compte est con

11 06 2010

Nous vivons dans une ère de l’immédiateté où tout doit être obtenu rapidement, sans efforts, où tout doit être raccourci et simplifié afin de nous faire gagner du temps. Il est mal vu de prendre du temps, les 35 heures sont devenues presque un tabou, l’éloge de la lenteur et par conséquent de la réflexion ne sont pas à l’ordre du jour … dans ce contexte de toujours plus, toujours plus vite avec tous les médias et la mondialisation qui l’accompagnent, des chiffres et des lettres c’est surement les premiers qui auront le dernier mot.

Cette guerre des chiffres m’effraie un peu, je l’avoue, d’autant que j’ai toujours été le premier à être sensible aux statistiques, classements, notes etc. Cela fait partie probablement de mes tares obsessionnelles mais j’ai du mal à ne pas catégoriser, classer ou noter les choses, peut-être par peur d’oublier le passé, peut-être pour se rassurer et avoir l’impression de contrôler le monde alentour.
Mais à y réfléchir plus avant, je suis conscient qu’une majeure partie de la vie ne peut se résumer à des chiffres. Or que voit-on aujourd’hui :

Des objectifs chiffrés fixés par les politiques qui appauvrissent totalement la réflexion sous prétexte de clarifier la situation :
Par exemple, le fameux objectif des 25 000 sans-papier à exclure tous les ans. Je ne suis pas un béni oui-oui qui pense qu’il faille régulariser tous les sans-papier car ce serait malheureusement donner un signe mensonger auprès des étrangers souhaitant venir habiter en France. Mais fixer en amont un chiffre arbitraire à respecter est d’une stupidité rare car tout le monde sait que chaque cas est unique et doit être traité différemment.

Plus récemment, la cas de la retraite à 60 ans. Je suis le premier à défendre la spécificité et la pénibilité de certains métiers qui entrainent des régimes spécifiques mais nous sommes en train d’assister à cause des médias, de la maladresse du gouvernement et de l’hypocrisie de certains syndicats à un blocage sur la retraite à 60 ans alors que dans les faits, une bonne partie de la population ne prendra de toute façon pas sa retraite à 60 ans, réforme ou on. Effectivement le nombre de trimestres travaillés, la pénibilité de certains métiers, le chômage, les métiers intérimaires, tous ces facteurs poussent à se diriger vers une retraite à points plus flexible et adaptée à chacun alors que de vouloir englober symboliquement toutes les retraites sous un même régime n’a aucun sens. Encore une fois, à vouloir simplifier, sous prétexte d’avoir un message simple vis à vis des employés/électeurs/syndiqués que l’on prend pour des moutons incapables de réfléchir, on crée des blocages de toute part pas prêts d’être résolus.

Un autre exemple qui me frappe dans la médecine, la police ou la justice : on demande de plus en plus des objectifs volumétriques plutôt que qualitatifs car c’est bien évidemment plus facile à mesurer.
Mais un médecin du travail qui fera 30% de consultations supplémentaires ne fera surement pas une meilleure médecine alors que s’il est impliqué dans les décisions de l’entreprise, il pourra apporter un vrai plus au bien vivre des employés dans l’entreprise et par conséquent à la bonne santé de l’entreprise.
Un policier qui prendra le temps d’être à l’écoute et de mieux connaitre son quartier aura plus de chance d’avoir un vrai dialogue et par conséquent un respect mutuel plutôt que d’être dans une logique frontale. Cela demande du temps et cela ne se chiffre pas …
Un juge pour enfants ne verra que rarement des progrès immédiats suite aux mises en garde ou aux punitions infligées à un adolescent mais sur un travail à long terme, s’il arrive à sauver certains enfants de la délinquance, il aura réussi son travail, ce qui n’est une fois de plus pas mesurable.

Les politiques, encore eux, adorent nous asséner de chiffres pour critiquer la politique du camp adverse ou défendre la leur. Mais ces chiffres sont la plupart du temps invérifiables, voire objets à discussion ou interprétation. Par exemple, un gouvernement peut se targuer d’un chômage en baisse sur 2 ans mais si la baisse du chômage en Europe est supérieure à la même période, quelle est la réelle portée du chiffre ?

Mais les exemples sont innombrables : on va s’intéresser à une entreprise avant tout par le biais de sa rentabilité, plutôt que par ce qu’elle produit, à un sportif via son salaire ou à ses nouveaux records plutôt qu’à ssa technique ou à son histoire. Et même dans l’art , on va parler désormais du tableau le plus cher au monde, du budget colossal de tel film ou du meilleur acteur de l’année. Sur le site de la FNAC, on classe essentiellement selon les meilleures ventes et beaucoup moins selon les (faux) coups de cœur pour inciter à acheter …

Bref, les chiffres, tels qu’utilisés souvent aujourd’hui, cherchent donc à nous simplifier la réalité, à nous éviter de réfléchir alors qu’ils devraient être tout le contraire : des outils à une vraie réflexion qualitative.

Je laisserai Jean Dion, chroniqueur sportif québécois, conclure :
« Les chiffres sont aux analystes ce que les lampadaires sont aux ivrognes : ils fournissent bien plus un appui qu’un éclairage. »

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