Le lièvre de patagonie …ou l’apologie du courage

15 07 2010

Livre passionnant pour trajectoire exceptionnelle, Le lièvre de Patagonie est à déconseiller à tous ceux qui auraient le sentiment de ne rien faire de leur vie. Cela risque en effet de les enfoncer encore plus dans leur désarroi.
Ce destin que nous raconte Claude Lanzmann tout au long de ces 600 pages qui se dévorent littéralement laisse en effet peu de place au hasard. Le réalisateur de Shoah mais aussi celui qui fut le compagnon de Simone de Beauvoir et le compagnon de route et de combat de Jean-Paul Sartre n’a jamais bifurqué de sa ligne conductrice : le devoir d’agir, de montrer la vérité, d’affirmer ses convictions au mépris de tous les obstacles et de toutes les critiques qu’il a pu rencontrer : De sa résistance pendant la guerre à ses prises de position et ses actions pour une Algérie indépendante, pour un Etat d’Israël ou pour tant d’autres causes, sans oublier bien sûr l’œuvre de sa vie : son travail acharné et fou pour accoucher de ce documentaire indispensable, Shoah, ce personnage hors du commun ne s’est jamais reposé.

Un homme avec de telles convictions, aussi entier ne pouvait être dans la mesure et l’on sent bien l’humilité absente de son vocabulaire. Anecdote révélatrice de son caractère : Venu à Singapour dans le cadre d’une des premières diffusions publiques de Shoah dans ce pays, il consacra deux conférences aux Lycéens Français de Singapour qui avaient préparé sa venue en regardant le documentaire et en étudiant l’Holocauste pendant plusieurs semaines en cours. Il fut, des dires des personnes présentes, odieux avec les enfants, d’une exigence sur leur savoir totalement déplacée vis-à-vis de l’audience, laissant un goût amer aux organisateurs du débat. Il traita d’imbécile un adolescent ayant fait la confusion entre camp de concentration et d’extermination, de perverse une lycéenne voyant le mal dans une question totalement innocente. Cet homme brillant dont l’œuvre restera indispensable à la mémoire de l’humanité n’est surement pas un homme sympathique et probablement peu disposé à l’empathie mais est-ce ce qu’on pouvait attendre d’un homme ayant entendu et retranscrit le pire et l’exceptionnel. Cet homme a du se façonner une telle armure pour accoucher de la vérité qu’il a du y perdre ce qu’il avait de sensibilité et de compassion.
Mais ce qui m’a bouleversé dans ces mémoires, c’est son courage et sa volonté d’action. Le courage est une notion qui me travaille depuis des années. Je me souviens encore des sujets que nous avions étudiés au collège à l’occasion du quarantenaire du 18 juin. Et déjà j’étais perplexe à l’idée de savoir quel adolescent ou quel homme j’aurais été pendant la guerre. Fasciné par le courage des résistants et dégoûté par la couardise des collaborateurs, je m’imaginais pris au milieu de ce tourbillon et me voyais plutôt comme une grande majorité des français à cette époque, dans un no man’s land entre deux eaux, pensant d’abord à survivre et à mes proches et essayant d’éviter de me mêler des autres positivement ou négativement. Ce n’aurait pas été glorieux mais malheureusement très banal ! Certains diront que ce sont les opportunités qui font les destins mais je n’y crois qu’à moitié. Bien-sûr une rencontre ou une situation fortuites peuvent servir d’éléments déclencheurs mais je crois vraiment que le caractère joue un rôle primordial dans l’action ou l’inaction. Reste également le caractère exceptionnel de la situation, capable de transformer certains en héros ou en lâches mais, là encore, je crois que la guerre n’a fait qu’exacerber les caractères de chaque individu. Or, à lire Claude Lanzmann, peu furent courageux. Extrêmement exigeant envers sa personne, il l’était aussi des autres. Pris dans la guerre, tout juste à la sortie de l’adolescence, il fut des résistants communistes et des maquis. Deux scènes m’ont frappé à la lecture des passages sur sa vie durant l’occupation :
– le mépris qu’il éprouve vis-à-vis d’un vieux juif, censé le protéger, et qui n’eut pas le courage de tirer face à un milicien. Lanzmann aurait été tué ou envoyé dans les camps sans l’arrivée de son père au même moment. Il se dit incapable de pardonner à cet homme, encore aujourd’hui, car il sait que s’il avait possédé l’arme de son « chaperon », il n’aurait pas hésité …
– l’auto-critique très sévère et le remord de ne pas être allé secouru un de ses meilleurs amis déjà blessé et pris sous la mitraille adverse, opération suicide que deux compagnons tentèrent.

Ce livre pousse donc à l’introspection. Bien sûr le courage est plus ou moins inscrit dans les gènes mais je crois que l’acquis tient un rôle primordial également et je dissocierai courage d’opinion du courage physique. Le premier, je crois l’avoir acquis en bonne partie grâce à mon éducation. L’encouragement au débat, les conversations familiales sur des sujets variés, l’incitation à défendre son point de vue avec argumentation, toutes ces clefs m’ont aidé à ne pas avoir un instinct grégaire même si la tentation est souvent grande. En revanche, en ce qui concerne le courage physique, je crois pouvoir affirmer que dans une situation difficile, je ne serai pas un grand téméraire … la faute à nouveau à mon environnement probablement très (trop ?) protégé. Je n’ai quasi jamais eu à me battre ! Cela me rappelle cet épisode traumatisant où , à 16 ans, dans mon quartier bien tranquille du 16ème arrondissement j’ai assisté à une scène irréelle : 2 skinheads frappant à coup de battes 2 noirs en toute impunité à la vue des passants. J’étais avec un groupe d’amis et, tétanisé, je n’ai rien fait avant que 2 potes traversent décidés la rue pour aller dire aux skinheads d’un ton faussement complice que la police arrivait. Les skinheads sont partis, les 2 noirs ne sachant pas sur quel pied danser, n’ont pas remercié mes amis qui les ont probablement sauvé du pire, et moi, me direz-vous ? Et bien c’était il y a presque 20 ans et je regrette encore de ne pas avoir su réagir. Monsieur Lanzmann, à lire votre passionnant ouvrage, je suis sûr que vous n’auriez excusé ni même admis ma lâcheté mais elle est malheureusement très humaine …

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