Gilets Jaunes, je ris jaune ?

8 02 2019

 

Gilets jaunes je ris jaune …

Citadin évoluant dans un milieu privilégié, pas directement touché par les premières revendications des gilets jaunes, j’entends beaucoup de gens autour de moi parler de cet événement avec au pire, mépris moquerie ou colère sinon avec indifférence. Émotions guidées par le prisme tronqué des médias de l’immédiat. Moi-même j’ai du mal à me défaire de réactions épidermiques face aux excès de violence ou au rattrapage par certains partis de cette révolte insolite. Mais se contenter de dénoncer les actes de violence et les dérives de ce mouvement spontané depuis son chez soi me paraît fautif sinon inutile.

Fautif car ce n’est regarder que le haut de l’iceberg : les violences ne concernent qu’une petite minorité des Gilets Jaunes dont la majorité ne voudra pas ouvertement se désolidariser car déjà allée trop loin dans les revendications. Il s’agit d’une réaction classique de solidarité face à l’adversité. Cette violence n’arrive en outre qu’en bout de chaîne d’un mouvement qui se caractérise par de multiples facettes.

Inutile car la dénonciation de cette violence, souvent également avec des termes violents, engendrera soit un peu plus de clivage ou de violence soit, le plus souvent, ne sera de toute façon pas entendue. On ne dialogue réellement que très peu via les réseaux sociaux. Chacun y assène ses vérités, espérant recueillir le plus de like possible de gens qui par définition pensent majoritairement comme vous. Mais si par malheur on y est contredit, on assiste le plus souvent à une escalade d’agressivité qui mène rapidement à un point de non retour, le fameux point Godwin. Sauf que contrairement à un diner de famille où on trouvera autour d’un verre de vin ou une échappatoire commune le moyen de se réconcilier, on y reste majoritairement sur des postures encore plus divergentes.

Le gouvernement est lui dans son rôle quand il dénonce les actes de violence mais je parle de la surenchère sur les réseaux sociaux et du retranchement dans l’entre soi. A propos d’entre soi, certains amis m’ont asséné ma position sociale et géographique de bobo hors sol parisien. Ils ont raison, c’est ce que je suis et, en outre, je n’ai pas la fibre ni le courage de sortir de mon confort pour me confronter plus souvent à cette réalité. Ils ont tort car mon microcosme ne m’interdit pas d’ouvrir les yeux et d’essayer de comprendre le monde qui m’entoure. Ne serait-ce qu’en écoutant des points de vue divergents. Chacun est victime de son environnement, doit lutter contre ses a priori mais doit pour se construire trouver un équilibre permanent dans la remise en cause de ses convictions. Il y a mille façons d’aller vers l’autre mais la première, c’est de l’écouter.

 

En même temps ou en deux temps ?

Les gilets jaunes traduisent plus ou moins adroitement dans leur revendication un mal être, une désespérance que L’État ne pourra résoudre à coup de mesures libérales ou sociales. La naissance puis l’ampleur qu’a pris le mouvement sont très bien analysés sur cet article publié sur le site de la fondation Jean Jaurès. Ce que les Gilets Jaunes dénoncent lorsqu’ils crient « Macron, Démission », lorsqu’il demandent de supprimer la nouvelle taxe du diesel, une revalorisation du SMIC, un RIC ou lorsqu’ils râlent contre la limitation à 80, il y a bien sûr le sentiment d’être les oubliés ou les perdants des réformes mais, encore plus que le fond, c’est le manque d’empathie ou d’écoute de ce gouvernement et en particulier du Président qui s’exprime. Le désarroi actuel se situe face à la forme agressive, brutale de notre président qui manie comme un instituteur d’un autre temps le bâton et la carotte. Est-ce par maladresse ? J’ai désormais du mal à y croire étant donné la redondance de ses assertions malheureuses souvent suivies d’actes de contritions signifiant : « j’ai été maladroit mais j’espère que vous avez compris la leçon ». Ce style recherché n’est pas exactement celui du en même temps : c’est plutôt celui du en deux temps je m’adresse d’abord aux plus forts pour affirmer ma volonté de réformer et ensuite aux plus faibles pour qui ces réformes seront les plus difficiles à encaisser. Avec un ordre qui ne change jamais. Je ne crois pas que les Français soient plus réfractaires aux changements qu’un autre peuple pour reprendre certains mots du président. Mais le changement s’y opère souvent plus violemment. Ce n’est donc pas à mon sens l’esprit réformateur qui est en cause mais cette fameuse impression de s’adresser en priorité aux premiers de cordée. L’analogie est intéressante car tout bon guide de montagne qui a un groupe disparate mettra devant le plus faible ou à tout le moins le plus régulier et se placera au bout de la cordée sauf aux moments les plus difficiles où le groupe aura besoin de son leader. Cela ne sous-entend absolument pas refuser le rôle d’inspirateur que pourront jouer certains ni niveler par le bas, cela signifie que la cohésion du groupe offrira les conditions pour accepter ou faire émerger les idées novatrices. Nous avons besoin de gens inspirants et Macron en a la trempe mais il a négligé la cohésion du groupe pour que tous grimpent le plus haut possible. Cela dit, je ne crois pas qu’il soit trop tard.

 

Démocratie participative versus démocratie représentative ?

Il y a ces dernières années une erreur de diagnostic récurrente autour de notre démocratie. On entend beaucoup de commentateurs, de politiciens opposer démocratie représentative et démocratie participative. J’ai dénigré longtemps la démocratie participative un peu par conservatisme et un peu du fait de la version caricaturale qu’en donnent certains. Mais pourquoi ne pas combiner ces deux modes de fonctionnement plutôt que les opposer ?

Je peux tout à fait me tromper mais je ne crois pas dans les vertus de la décision purement collective. Pour avoir comme n’importe qui assisté à des prises de décisions dans des groupes pourtant restreints, j’ai vu la difficulté d’aboutir à un consensus satisfaisant pour tous. Dans l’Histoire, toutes les utopies qui ont voulu que le peuple gouverne directement soit ont mené à l’inverse de leur objectif de départ (des dictatures plus ou moins déguisées) soit se sont heurtées aux limites de cette démocratie directe. Pourquoi la démocratie représentative me semble être le moins mauvais système connu? Car il nous permet de mandater des experts (députés, maires, conseillers régionaux, députés européens etc.) pour prendre des décisions tenant compte de tous les paramètres existants. Bien sûr que même ainsi le système sera toujours perfectible, bien sûr que cela veut dire des garde-fous et une exigence de compétence et d’intégrité de ces représentants. Parce que certains ont gravement atteint par leurs agissements cette notion d’intégrité, la confiance dans ce système s’est étiolée. Toutefois, si cette corruption ne pourra jamais être réduite à néant, nous disposons de meilleurs outils aujourd’hui pour la juguler . Si la confiance n’est toujours pas revenue, c’est aussi dû aux doutes dans les compétences de nos représentants, probablement aussi du fait de leur renouvellement. Certains s’insurgent parfois des salaires importants de certaines fonctions représentatives mais on n’oublie un peu trop souvent de dire combien leur mission est prenante et la lourde tâche qui incombe aux gens qui prennent des décisions : faire des choix, c’est aussi souvent créer des mécontentements chez une partie de ses administrés. C’est vrai déjà dans le giron familial, c’est vrai en entreprise, c’est encore plus vrai à l’échelle d’un pays et nombreux sont ceux qui ne souhaitent pas assumer les conséquences négatives lorsqu’il y en a. Ceci pour rappeler qu’il faut une force de caractère et une conviction d’agir justement pour faire de la politique. Des aigris diront que c’est en se détachant de leurs concitoyens ou simplement par absence de sollicitude et par ambition que nos représentants sont guidés, ceux que j’ai pu croiser m’ont plutôt convaincu du contraire. Bref, ce n’est pas moins de mais une meilleure démocratie représentative dont nous aurions besoin.

Quant à la démocratie participative, elle existe déjà sous nos cieux sous des formats variés – associations, conseils municipaux, budgets participatifs, vie syndicale, confédérations sectorielles, débats citoyens … Il existe une multitude de façons de participer et d’influer sur notre vivre ensemble dont les citoyens les plus motivés se sont emparés depuis bien longtemps. Il n’y a qu’à observer l’impact que peuvent avoir les associations écologiques, c’est par elles que les idées ont infusé pour qu’ensuite une part plus large de la population et par ricochet le gouvernement s’en empare. C’est pour moi une erreur sincère de certains militants ou la démagogie de certains populistes que de nous faire croire à la possibilité de transformer ces laboratoires d’idée, ces initiatives locales en  un mode de fonctionnement unique de notre démocratie. C’est une utopie par définition attirante mais un horizon dangereux. Ces initiatives tirent leur force de leur diversité, de leur proximité avec le terrain. Elles ne fonctionnent que parce qu’elles regroupent des passionnés mus par un but commun. Dès lors que le sujet s’élargirait à la gouvernance de la cité , les avis seraient trop hétéroclites pour en tirer une force.

Alors comment mieux combiner ces deux facettes de notre démocratie ? Si la démocratie participative consiste en une succession de référendums répétés, il s’agira d’une caricature simpliste qui déviera de l’objectif initial. Ces appels à voter regrouperont sous un vote contestataire des avis totalement divergents mais unis contre et qui agiront surtout comme sanction du gouvernement en place. A l’image du Brexit, les gens voteront avec ce modus operandi : je sais ce que je ne veux pas mais je ne sais pas ce que je veux. François Bujon de l’Etang, ancien Ambassadeur de France aux Etats-Unis intervenant récemment dans l’excellent podcast de Philippe Meyer Le Nouvel Esprit Public en donnait une illustration parfaite  » Porto Rico est un territoire à propos duquel les Américains se sont toujours posés beaucoup de questions : allait-il devenir le 51ème état ? Garder un statut fiscal ou douanier spécial ? Un jour, l’administration Clinton décide d’organiser un référendum à questions multiples à Porto Rico. Sous la forme de cases à cocher, les votants avaient six options : devenir le 51ème état de l’union, accéder à l’indépendance, un territoire douanier à statut spécifique … etc. Il y avait une septième case : « none of the above ». Ce dernier choix a gagné à 71% » … On ne peut demander aux citoyens qui ont leurs impératifs quotidien, leur activité professionnelle  de maîtriser des sujets de politique globale ayant des implications économiques, fiscales, écologiques etc. J’en serais pour ma part bien incapable même si j’aime avoir mon opinion comme tout bon Français ! En revanche, encourager des petites assemblées, des ateliers qui creusent de nouveaux sillons sur un sujet donné  – où les participants apportent chacun leurs connaissances, leur intérêt et leur compétence – puis démultiplier les passerelles entre ces pôles d’expérimentation ou de réflexion et nos représentants. Créer les bons outils, utiliser à bon escient les réseaux sociaux et les supports numériques ou physiques pour remonter aux différents corps intermédiaires puis au gouvernement des best practice , alors si c’est cela que l’on définit par démocratie participative, j’y crois complètement. Les nouvelles technologies pourraient y offrir leur meilleur, les élus pourraient en retirer des idées, du liant avec leurs administrés puis de la confiance à condition qu’ils exploitent certaines de ces idées pour les traduire au niveau national.

 

Des rond-points plus forts que nos écrans carrés

L’incorrigible optimiste que je suis préfère voir le verre à moitié plein. Nous ne sommes pas tous prêts à devenir les Samouraïs modernes dont Patrice Franceschi donne un traité d’éthique dans son nouveau livre, concentré d’outils pour combattre le désarroi de nos temps modernes. Mais commencer par s’ouvrir vers et écouter l’autre pour combattre ses a priori et au final se construire, c’est une résolution qu’on peut tous essayer de prendre quotidiennement. C’est un effort permanent de remise en cause mais c’est au final tellement gratifiant.

Alors, Gilets jaunes je broie du noir ? Oui si je me contentais du constat de cette désespérance, de la violence du quotidien qui engendre chez certains cet exutoire incontrôlé. Mais ne peut-on y voir aussi des femmes et des hommes courageux qui ont fait ce pas vers l’inconnu, de se confronter à l’autre, de s’écouter, de se parler ? Ne peut-on voir s’exercer sur ces rond-points la manifestation d’un pilier trop souvent oublié de notre République : la fraternité ? Ne peut-on se réjouir d’un lien social retrouvé là où les écrans agissent trop souvent comme des murs ? N’est-il pas formidable de voir des débats fleurir partout ne serait-ce que par leur existence et qu’elle qu’en soit l’issue ? De l’issue de ce débat qui semble interpeler de nombreux Français, toutes les solutions ne seront pas trouvées, les dissensions resteront mais s’il permet à certains qui s’en étaient détachés de croire ne serait-ce qu’un peu en la chose politique, de s’emparer de la vie de la cité, ce sera une petite victoire de notre démocratie. Ce jaune aveuglant qui nous a tous pris de court laissera alors passer un petit filet de lumière, celui de l’espoir.

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