Eloge de la culture

24 09 2009

Sous les recommandations d’un oncle avec qui je partage certaines interrogations et ambiguïtés (comment concilier au mieux par exemple notre vie « luxueuse » avec l’envie de partager), j’ai lu le dernier essai d’Amin Maalouf, Le dérèglement du monde, et je le remercie beaucoup pour le conseil. C’est, à l’inverse de Régis Debray (qui vous apprend plein de choses mais en vous faisant sentir ignare), un formidable vulgarisateur qui sait résumer avec des phrases simples des idées/situations complexes. Souvent vous vous dîtes pendant la lecture « mais c’est exactement ce que je pense », le hic c’est que vous n’auriez jamais su l’écrire ! A titre de comparaison c’est un peu comme Bernard Guetta sur France Inter avec ses chroniques du matin qui résument en 3 minutes la situation géopolitique d’un pays. Essayez un jour de paraphraser ce qu’il vient d’énoncer, c’est un bon exercice de rhétorique !

Plutôt donc que de vous faire subir ma prose aujourd’hui, je vais faire quelque chose d’à moitié interdit mais que l’auteur, je l’espère, ne me reprocherait pas : Extraire 2-3 pages de son livre qui résument pour moi une des priorités essentielles pour l’humanité dans les années à venir (désolé pour les écolos, je ne vais pas parler ici du réchauffement climatique!).

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Qu’un écrivain, ou toute autre personne travaillant dans le domaine de la culture, veuille prôner une échelle de valeurs fondée sur la culture, cela semble un peu trop prévisible, et peut prêter à sourire. Mais c’est parce qu’il ya un malentendu sur la signification des mots.
Considérer la culture comme un domaine parmi d’autres, ou comme moyen d’agrémenter la vie pour une certaine catégorie de personnes, c' »est se tromper de siècle, c’est se tromper de millénaire. Aujourd’hui le rôle de la culture est de fournir à nos contemporains les outils intellectuels et moraux qui permettront de survivre – rien de moins.
Ces dizaines d’années additionnelles dont la médecine nous fait cadeau, comment allons nous les meubler ? Nous sommes de plus en plus nombreux à vivre plus longtemps, et mieux; forcément guettés par l’ennui, par la peur du vide, forcément tentés d’y échapper par une frénésie consommatrice. Si nous ne souhaitons pas épuiser très vite les ressources de la planète, il nous faudra privilégier autant que possible d’autres formes de satisfaction, d’autres sources de plaisir, notamment l’acquisition du savoir et le développement d’une vie intérieure épanouissante.
Il ne s’agit pas de s’imposer des privations, ni de s’installer dans l’ascèse (ouf !!!!!!!). Je suis, pour ma part, un fervent épicurien, t toutes les prohibitions m’irritent. Nous continuerons fort heureusement à user des nourritures terrestres, et souvent à en abuser – je ne jetterai à personne la première pierre (heureusement parce que j’aurai reçu des rochers personnellement). Mais si nous désirons profiter longtemps et pleinement de ce que la vie nous offre, nous sommes contraints de modifier nos comportements. Non pour réduire notre palette de sensations, mais au contraire pour l’élargir, pour la réhausser, pour chercher d’autres satisfactions, qui pourraient se révéler intenses.
Ne distingue-ton pas, s’agissant des sources d’énergie, entre le fossile, qui s’épuise et pollue, et le renouvelable, tel le solaire, l’éolien ou le géothermique, qui ne s’épuise pas ? On pourrait introduire une distinction similaire en parlant de notre mode de vie. Les besoins et les plaisirs de l’existence, nous pouvons chercher à les satisfaire en consommant davantage, ce qui pèsera sur les ressources de la planète, et suscitera des tensions destructrices. mais privilégiant l’apprentissage à tous les âges de la vie, en encourageant nos contemporains à étudier des langues, à se passionner pour les disciplines artistiques, à se familiariser avec les dierses sciences, afin qu’ils soient capables d’apprécier la signification d’une découverte en biologie, ou en astrophysique. La connaissance est un univers incommensurable, nous pourrions tous y puiser sans retenue, notre vie entière, nous ne l’épuiserions pas. Mieux encore, : plus nous y puiserons, moins nous épuiserons la planète.
C’est déjà là une raison suffisante pour considérer la culture comme une discipline de survie Mais ce n’est pas la seule raison. Il y en a une autre, tout aussi fondamentale, et qui justifierait à elle seule que l’on place la culture au centre de notre échelle de valeurs. Il s’agit de la manière dont elle peut nous aider à gérer la diversité humaine.

La suite est du même tenant. Le livre est passionnant et traite beaucoup de l’affrontement Islam/États-Unis mais de manière bien plus fine que ce que l’on a l’habitude d’entendre. L’auteur, libanais expatrié en France, est athée mais pas « athégriste », loin de là. De par son érudition et l’histoire de son pays, il a appris à se méfier des vérités de chaque camp et ne prône pour aucune paroisse si ce n’est pour celle de la connaissance. Je vous le recommande donc vivement !

A conseiller à tous les passionnés d’histoire contemporaine et à tous les autres, ce livre devrait même être donné à lire au Lycée je trouve
A déconseiller à tous ceux qui réduisent américains à crétins et arabes à terroristes (encore que c’est peut-être ceux là qui en auraient le plus besoin)





Un candide en terre sainte

15 05 2009

Debray
Actuellement en pleine lecture d’un essai de Régis Debray, Un candide en terre sainte, je bataille il est vrai pour suivre l’érudition de l’auteur : c’est d’ailleurs une double gymnastique que m’impose cette lecture, de l’esprit mais aussi des biceps car je me vois contraint de soulever mon dictionnaire à chaque mot inconnu ou notion mal maitrisée, c’est à dire très souvent !

L’idée originale de l’auteur est de suivre l’itinéraire supposé de Jésus et de profiter de ce prétexte pour aller à la rencontre des habitants de cette région du globe, à la croisée des trois grandes religions monothéistes. Et cela s’avère souvent passionnant !

Mais outre l’idée de vous faire partager cette lecture, c’est un des thèmes principaux du livre qui m’intéresse ici. Comment réagir à la montée de l’Islam radical, autrement que par les jugements péremptoires et les rejets de l’extrêmisme religieux. Car, est-ce en affirmant les banalités rebâchées sur la dangerosité de cet intégrisme que nous avons une chance de progresser ?

Tout l’intérêt du livre repose dans le fait que l’auteur s’efforce avec tous ses interlocuteurs de gommer au maximum ses a priori d’occidental formaté. Son but est d’écouter et de débattre (quand il le peut !), qu’il soit face à un membre de la confrérie des Frères Musulmans ou à un haut dignitaire du hezbollah, qu’il soit face à un colon israélien ou face à un pretre orthodoxe de Jérusalem ….

Alors, bien sûr face à des interlocuteurs qui manient souvent brillament l’art de la réthorique, il s’agit parfois de leur opposer des faits ou des opinions différentes pour tester leur propre propension à l’ouverture et à l’écoute mais j’en viens aux conclusions suivantes :

ECOUTER – On aime de plus en plus à diaboliser des catégories, des communautés plutôt qu’à tenter le dialogue avec elles. Le symbole le plus cuisant en est notre cher actuel président qui excelle dans cet exercice : des banlieues à nettoyer au karcher, a la France de ceux qui se lèvent tôt, aux affreux patrons avec leurs stocks-options, il ne loupe pas une occasion d’engendrer les animosités pour servir ses réformes et d’asséner des jugements moraux plus ou moins explicites.
Pour parler d’un autre président, je suis persuadé, sans entrer dans un « Obamisme » bêtifiant, que le nouveau président des Etats-Unis, pour ne citer que 2 exemples, a raison quand il souhaite ouvrir le dialogue avec l’Iran et est sage de condamner et supprimer Guantanamo tout en souhaitant éviter la publication publique des photos de torture.
Par ailleurs, un bénéfice supplémentaire de l’écoute est qu’il supprime justement la possibilité aux extrêmistes de tous bords de se placer comme martyrs et qui auront tout loisir alors de désigner à leur tour leurs « opposants » comme obscurantistes ! C’est l’éternel débat du « faut-il diaboliser Le Pen », ma réponse, vous l’aurez compris, est non.

– Deux professeurs d’histoire-géo m’ont enseigné une notion capitale. Dis par l’un « Toujours se replacer dans le contexte« , racontée par l’autre via une anécdote : alors qu’elle enseignait à des élèves d’un lycée international, elle s’était retrouvée prise au dépourvu quant, parlant de la « défaite de Waterloo », le lycéen lui avait rétorqué avec le sourire, mais de quelle défaite parlez-vous ?

Nous avons la chance en France de connaître une liberté d’expression que nous envient beaucoup d’intellectuels à travers le monde. Mais servons nous-en non pas comme un étendard mais plutôt comme une occasion de communiquer avec humilité. Chacun est détenteur de sa vérité, alors forçons-nous à écouter celle des autres. La chance supplémentaire de pays comme le nôtre est de ne pas être touchée directement par la guerre ou les bombardements qui touchent tant de populations au Moyen-Orient, alors plutôt que de parler sans-cesse de la montée de l’islamisme radical, mettons en avant les partisans d’un Islam modéré, encourageons par exemple la Turquie à entrer dans l’Europe, elle qui est à mi-chemin entre l’Europe et l’Arabie et qui est capable de comprendre les deux cultures plutôt que de cibler chaque atteinte à la démocratie de son gouvernement islamique actuel.

De tolérance, il en était d’ailleurs question quand j’ai assisté, à l’occasion du jour de l’Europe, à un débat entre le ministre des affaires étrangères singapourien et les ambassadeurs européens. Tout en couvrant de louanges la construction européenne, modèle à ses yeux pour l’ASEAN, et tout en respectant la liberté de la presse en Europe, Tommy Koh n’a pas hésité à la fin de son discours à exprimer certains voeux « politically incorrect » et notamment celui de voir les Européens respecter plus les musulmans déclenchant une levée de réactions des différents ambassadeurs. Il faisait notamment allusion aux caricatures parues dans les journaux danois, synonymes pour lui d’offense aux croyants musulmans. Il est intéressant de constater que le ministre des affaires étrangères d’un pays, non démocratique mais laïque, se définissant lui-même comme agnostique, éprouve ce ressentiment vis-à-vis des Européens. Je ne suis pas en train de dire qu’il auurait fallu interdire ces caricatures mais cela pose la question de la différence de perceptions et du dialogue nécessaire.

Je laisserai à Théodore Monod le mot de la fin : « Ce qu’il faudrait, c’est toujours concéder à son prochain une parcelle de vérité »