Glasnost

4 09 2016

A la lecture de Limonov d’Emmanuel Carrère, je suis tombé sur un passage qui m’a interpellé. Ce vrai personnage russe de roman quitte sa mère patrie pour l’Occident à la fin des années soixante-dix, avec une vision beaucoup plus contrastée du communisme que ces plus fameux détracteurs comme Soljenitsyne. Ce qui l’amènera ensuite à ne pas partager l’euphorie générale qui suivra la pérestroïka de Gorbatchev. Si l’écrivain dissident est retourné en Russie avec des velléités politiques  et la création d’un Parti National Bolchévique  fort peu recommandable à nos yeux d’occidentaux démocrates, son regard sur la Glasnost est intéressant. Pour lui, Gorbatchev a ouvert une boîte de Pandore qu’il n’a pas pu refermer.

Mais je ne suis pas là pour refaire l’histoire de la Russie ou paraphraser un excellent écrivain, ce qui m’a frappé c’est l’interprétation des conséquences de la transparence, vus par Limonov : chute de crédibilité et perte de contrôle du gouvernement qui aboutiront à l’effondrement du communisme.

La transparence, un risque pour les gouvernants, un bien pour les populations ?

Le risque avec ce sujet est la frontière ténue entre l’exigence justifiée d’honnêteté de la part de nos politiciens et le besoin de mettre tous les sujets sur la place publique. Oui bien-sûr, chaque élu doit être irréprochable du point de vue fiscal ou légal mais pourquoi rendre public les déclarations de revenus de nos ministres ? Est-ce que cela aidera la justice à mieux fonctionner, poussera les politiciens malhonnêtes à mieux se comporter ? J’en doute. Qu’il y ait un organisme indépendant en charge de contrôler leurs impôts mais aussi leur utilisation des budgets qui leur sont alloués me semble suffisant et c’est pour l’indépendance absolue de cet organisme que toutes les forces devraient être mises en commun. 

Edwy Plenel plutôt que Julian Assange

On parle aujourd’hui beaucoup des lanceurs d’alerte comme des justiciers des temps modernes. Je suis très sceptique sur le sujet. Autant je crois fermement dans le journalisme d’investigation permettant de faire sortir des cas comme celui de Cahuzac en France ou du Watergate aux Etats-Unis, autant les dégâts collatéraux causés par certaines leaks / fuites me laissent songeur. La révélation des mails de la secrétaire d’Etat, Hillary Clinton, en pleine campagne pour la présidence, sert-elle la démocratie, les intérêts de ses concurrents ou sa propre campagne ? Les exemples sont nombreux de situations où les fuites / révélations semblent avoir créé plus de dégâts que de bienfaits.

Des contre-exemples existent et mettre en exergue les méfaits de la transparence totale ne veut pas dire souhaiter un État totalitaire sans liberté d’opinion !

Je voudrais prendre un exemple et en profiter pour rendre un hommage appuyé à un des plus grands hommes politiques français de gauche du 20ème siècle, Michel Rocard. Celui-ci expliquait à merveille que pour réformer, il fallait négocier, trouver les compromis et cela, dans la plus grande discrétion pour éviter de brusquer les acteurs concernés par la réforme. Tous les grands traités internationaux se sont conclus à la sueur de négociations et de compromis pas toujours avouables. Que se serait-il passé par exemple si les tractations entre le gouvernement et les autonomistes canaques avaient été dévoilés par un Julian Assange en mal de justice et de notoriété ? On ne peut refaire l’histoire mais elles auraient probablement braqué les différents protagonistes et fait échouer ce qui est reconnu aujourd’hui par tous comme une sortie de crise inespérée.

Et puis que faire de la vérité ? Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, pas à tout le monde et encore moins dans toutes les occasions. Nous nous sommes tous retrouvés un jour devant un « devoir de mensonge » salvateur, c’est à la même question que se trouvent suspendus nos politiciens régulièrement. A eux de faire les bons choix, à nos sociétés d’avoir les bons signaux d’alarme. La séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice et des médias, sont des piliers de la démocratie. La presse d’investigation et les lanceurs d’alerte sont des contre-pouvoirs essentiels de nos démocraties modernes. Mais la question pour ces acteurs de la transparence devrait toujours être le bien du plus grand nombre plutôt que de la vérité à tout prix, qu’elle qu’en soit ses conséquences.

Mais laissons un des plus grands philosophes du siècle dernier conclure … Il nous manque beaucoup en ce moment celui-là …. Alors plus blanc que blanc c’est transparent  ?