L’incroyable destin de Jan Karski

4 12 2009

Je viens de finir la lecture d’un livre bouleversant de Yannick Haenel, Jan Karski. Il raconte le destin incroyable d’un « juste » polonais, enrôlé dans la résistance pendant la seconde guerre mondiale. Trois chapitres rythment le récit de manières différentes : le premier est une reconstitution de l’entretien qu’a donne cet homme à Claude Lanzmann lors de la réalisation de SHOAH. Le second est un résumé du livre qu’a écrit Jan Karski, avant même la fin de la guerre (en 1944) et le dernier est une fiction ou l’auteur essaie de pénétrer l’âme de cet homme qui a été témoin des pires atrocités.

Cet homme, d’abord enrôlé dans l’armée polonaise se retrouva emprisonné par l’Armée Rouge et échappa de peu au massacre de Katyn en se faisant passer pour un ouvrier (ou les Russes assassinèrent une bonne partie de l’intelligentsia polonaise). De fil en aiguille, il se retrouva messager pour la résistance polonaise pendant la Guerre, pays qui comme il tient à le rappeler (contrairement a la France) refusa La Collaboration avec les allemands. Il dut donc traverser les frontières reliant la Pologne au monde Libre a maintes reprises pour transmettre des messages primordiaux. A ce titre, il fut amené à entrer clandestinement dans le ghetto de Varsovie, et chose encore plus incroyable, dans un camp de concentration, alors déguisé en garde ukrainien. Ayant ensuite réussi à rallier l’Angleterre puis les États-Unis, il transmis inlassablement jusque la fin de la Guerre le même message (ses témoignages a l’appui) : Les Juifs sont en train d’être exterminés, il faut agir tout de suite et arrêter ce massacre. Et, à de rares exceptions, il fut toujours écouté mais jamais véritablement entendu. Le livre raconte notamment sa rencontre avec le président Roosevelt (en juillet 43) qui, s’il ne nia pas ce qu’il entendit refusa pour autant d’agir en conséquence. Même un juge de la Cour suprême des Etats-Unis, juif de surcroît, lui dit « je n’ai pas dit que vous mentiez, j’ai dit que je ne peux pas le croire ».

Ce roman montre bien comment les allies étaient d’abord engagés dans une guerre militaro-politique et comme le sort des juifs fut malheureusement mis de côté. Il parle aussi d’humanité ou plutôt d’inhumanité puisque l’humanité presque toute entière décida de laisser faire, ce ne sont que des individualités qui refusèrent la situation. Plutôt qu’un crime contre l’humanité, on aurait du parler de « crime commis par l’humanité ». Comme le résume l’auteur qui s’immisce dans les pensées de cet homme :  » On a laissé faire l’extermination des Juifs. Personne n’a essayé de l’arrêter, personne n’a voulu essayer.Lorsque j’ai transmis le message du ghetto de Varsovie à Londres, puis à Washington, on ne m’a pas cru. Personne ne m’a cru parce que personne ne voulait me croire. » C’est bien sûr ici la subjectivité de cet homme qui parle mais elle mérité d’être entendue cette fois-ci.

Mais il s’agit aussi de la vie de cet homme dont le destin pendant la guerre fut d’être un messager dont personne ne voulait entendre le message. Un homme qui eut l’incroyable courage de raconter l’indicible mais qui se heurta presque systématiquement à des murs. Un homme qui après la guerre décida pendant un temps de mener une vie anonyme avant que la passé ne surgisse à nouveau quand ses étudiants ayant découvert son passé par hasard puis Claude Lanzmann lui demandèrent une nouvelle fois de raconter.Un homme qui fut donc témoin après avoir été messager et qui décida alors de plus s’arrêter de parler pour essayer de faire revivre les morts « Parler c’est faire en sorte que tout ce qui est mort devienne vivant, c’est rallumer le feu à partir de la cendre. Je crois que si l’on ne s’arrêtait plus de parler, si la parole pouvait coïncider avec la moindre parcelle de notre existence, et que chaque instant ne soit plus que parole, alors il n’y aurait plus de place en nous pour la mort. »

Ce livre même s’il porte un triste regard sur notre humanité est également un formidable plaidoyer pour la parole et contre l’oubli … pour que le message de Jan Karski n’ait pas été complètement vain.à

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