Etes vous cynique ou naïf ?

4 02 2010

Une anecdote me revient souvent à la mémoire. Je sortais avec des amis d’une petite boite de nuit dans une station de ski et nous étions en train de nous moquer d’un groupe type 2Be3 ou L5 qui venait de se produire dans cette discothèque. Ils étaient sincèrement ridicules et l’énorme succès qu’ils avaient connu une ou deux années auparavant accentuait l’image pathétique de les voir « chanter » (en playback) et danser devant 50 personnes pour la plupart dubitatives – Je fais ici une aparté : je suis cent fois plus admiratif des artistes, bons ou mauvais, qui se produisent dans des bars où l’audience est souvent loin d’être réceptive que de ceux, bons ou mauvais, qui choisissent les American Idol ou autres Star Academy. Les premiers, pour la plupart, cherchent avant tout à exercer leur passion, les seconds recherchent en priorité à devenir célèbres … fin de la parenthèse ! – Nous voilà donc dehors en train de rire méchamment sur ces pauvres bougres et voilà que débarque probablement leur dernière fan en vie qui nous assène : « La critique est facile, l’art est difficile ! » Nous devions être un peu saouls mais la bêtise de la demoiselle conjuguée au mot « art » associé à ces 3 éphèbes dont le seul mérite était d’aller dans la salle de gym probablement 6 heures par jour nous a plongé dans un fou rire dont je me rappelle encore 15 ans plus tard !

Cette longue introduction pour vous parler d’un sujet qui me taraude souvent : le combat entre le cynisme et la naïveté dans notre société. Si je veux vous en parler, c’est que comme souvent j’ai du mal à trancher, mes ancêtres bretons me le reprocheraient surement …
En effet, on entend de plus en plus souvent que ce soit à propos des humoristes, des films, des médias ou des politiques des débats qui tournent autour du « cynisme hautain » de certains ou, à l’inverse, « de l’idéalisme bêlant » d’autres.

Prenons des exemples chez les humoristes pour commencer : j’ai entendu à plusieurs reprises Gad Elmaleh (que j’adore sur scène) et Dany Boon (que j’aime beaucoup moins) expliquer que leur humour n’est surtout pas « méchant » car ils ne souhaitent surtout pas blesser des gens. Ils affirment pouvoir faire rire sans méchanceté et, force est de constater qu’ils font rire beaucoup de monde. A l’inverse, un Stéphane Guillon (parfois très drôle) est régulièrement montré du doigt car l’exercice de style qu’il pratique consiste essentiellement à dézinguer une personnalité à partir d’un sujet d’actualité. Et bien, alors que je me considère souvent comme un gentil idéaliste et que je suis capable de verser une larme devant Wall-e, je trouve que ce procès fait sur le cynisme des comiques est une triste dérive de notre société politically correct. Je pense par exemple qu’un Desproges aurait beaucoup de mal à émerger aujourd’hui et qu’un Coluche se ferait traiter par beaucoup de raciste et populiste. Pour moi il y a des bons et des mauvais humoristes mais il n’y a pas de bon ou de mauvais humour. On peut faire, ou on devrait pouvoir faire des blagues juives, y compris quand on n’est pas juif, le tout est qu’il y ait de la finesse et aucune arrière-pensée politique ou idéologique.
Dieudonné a pu beaucoup me faire rire dans certains sketches, seul ou avec Elie Semoun mais depuis sa croisade idéologique pour défendre dans un premier temps le droit de mémoire des esclaves et pour finalement attaquer, comparer, hiérarchiser les droits de mémoire avec les juifs notamment, il a complètement perdu son humour pour faire de la politique plus que borderline même si je pense qu’il est toujours préférable de lui laisser la parole.


Continuons avec le cinéma : Amélie Poulain a connu un succès populaire retentissant mais certains, dans le cercle des critiques de presse notamment critiquaient la naïveté du film et du personnage qu’ils considéraient comme un artifice manipulateur du cinéaste. Cet exemple pour montrer comme certains, même dans un film qui ne se veut absolument pas réaliste, haïssent viscéralement toute forme d’idéalisme. Dire de quelqu’un qu’il est « gentil » aujourd’hui signifie qu’il est « stupide » ! La gentillesse n’est plus une vertu, quoiqu’à y regarder plus loin, cela a probablement toujours été le cas dans certains milieux : je prendrais l’exemple d’un autre film qui avait également connu le succès : Ridicule, ce film montrait comment, pour avoir une chance d’entrer dans le monde de la cour qui gravitait autour du Roi, il fallait soit être très riche, soit avoir la langue bien pendue. Et le personnage joué par Charles Berling de se prendre au jeu avant de finalement revenir à ses idéaux quitte à être radié de ce monde. Le regard posé sur les cyniques était sévère, voire un brin moralisateur même si les joutes oratoires et le plaisir de la rhétorique étaient habilement montrées. Les liaisons dangereuses abordaient également le même thème, opposant un amour candide à une passion fielleuse.

Finissons avec les médias et les critiques :
Je suis sidéré de la virulence de certains invités ou de certains bloggeurs vis-à-vis d’Eric Zemmour et Eric Naulleau qui officient dans On n’est pas couchés. Ces deux personnes sont embauchés par Ruquier pour critiquer ouvertement les œuvres des artistes ou les positions des politiques invités. On peut très bien ne pas être du tout d’accord avec eux (c’est très souvent mon cas) mais je constate que les artistes sont tellement habitués à venir à la télévision pour faire de la promotion avec des présentateurs béni-oui-oui qu’un débat contradictoire fait passer régulièrement ces deux Eric pour des suppôts de Satan. Il est loin le temps d’Apostrophe où les débats étaient autrement plus ouverts, voire parfois violents.
Aujourd’hui ce sont ces deux là qui peuvent faire le scandale parce qu’ils ont dit (j’invente) que les mémoires de Richard Virenque étaient mal écrits …
Autre exemple, l’émission radio Le masque et la plume : cette émission qui existe depuis plus de 50 ans sur France Inter est pour moi un bonheur : oui, les critiques y sont parfois sévères, oui ils usent parfois de bons mots pour éreinter un film avec excès mais je leur sais gré de trois choses : une passion et une érudition dans leur domaine (cinéma, théâtre ou livres), la volonté de transmettre leur passion et de ne pas suivre les sentiers battus, et un goût prononcé pour la langue française. Ce cynisme intelligent, j’achète !

Alors, dans la vraie vie, peut-on être à la fois cynique et bon, moqueur et gentil, critique et idéaliste ? je pense que oui mais je crois sincèrement que c’est une frontière difficile à trouver et qu’il faut être vigilant afin de ne pas trop s’en écarter. Je m’en suis voulu parfois d’être trop naïf face à des situations et, plus souvent d’avoir été cynique ou désobligeant de par l’effet de groupe ou de par un trop plein d’assurance.
Afin donc d’éviter La petite maison dans la prairie mais aussi le côté obscur de la force, mes médicaments pour garder l’équilibre:
– une cuillerée de Disney pour les enfants mais aussi une grosse tartine de Tim Burton
– un grand bol de Gad Elmaleh et de Desproges
– une pincée de Miyazaki et une grosse louche de Woody Allen
– un zest de Céline et une grosse rasade de Paul Auster
Et une lampée de Chagall ou de Miro pour sucrer le tout
Ajoutez y vos propres ingrédients, les recettes les meilleures sont celles que l’on a créées soit-même !

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