L’affaire DSK : vérité, transparence et exigence

31 05 2011

J’écrivais sur ce blog il y a 9 mois un article sur les méfaits de l’immédiateté de l’information. L’affaire DSK qui secoue la planète depuis quelques semaines, plus que par l’aspect glauque et triste qu’elle prendra quelles que soient les conclusions de la justice américaine, est un nouveau révélateur des dérives de notre société en termes d’informations.

Caroline Fourest, écrivain, journaliste et chroniqueuse sur France Culture résume en une phrase la situation. Pour la paraphraser : Exiger la vérité des hommes politiques ou de l’information est une condition indispensable à toute démocratie moderne. Exiger en revanche la transparence est une absurdité et un véritable danger pour n’importe quelle démocratie. Or ce que nous vivons en ce moment avec ce renversement inquiétant des journaliste français qui font leur mea culpa en déclarant qu’ils auraient dû depuis longtemps écrire dans leurs colonnes sur les frasques de DSK me semble une dérive populiste grave. Je m’explique : soit DSK a déjà commis un viol ou une agression susceptible d’engendrer une décision pénale, soit … rien. Ses attitudes machistes, ses affaires extra-conjugales, si elles ne dépassent pas le cadre de la pénalisation, n’ont pas lieu d’être dans des journaux d’information, sauf à décrire la personnalité de l’homme dans le cadre d’un portrait mais sans que cela attente à sa vie privée.

Je défends sincèrement le combat des féministes lorsqu’il s’agit de lutter contre les abus de pouvoir, contre les inégalités, pour tous leurs combats pour aider les femmes à s’extirper des violences conjugales ou des agressions sexuelles, quelles qu’elles soient. Mais ce n’est pas aider la cause que d’exiger un déballage médiatique, rempli de confusions et qui , comme pour de nombreuses affaires précédentes décide de faire le procès avant l’heure. Sur cette affaire, les spectateurs ou les internautes ont été alimentés d’informations, souvent contradictoires, quasiment heure par heure pendant les premiers jours, sans aucune retenue de la part d’aucun media, si ce n’est l’usage du conditionnel pour faire bonne figure.

Sous le malsain prétexte de la transparence, les medias français décident de jouer désormais le jeu des tabloïds anglo-saxons : aucun respect de la vie privé, aucun respect de la présomption d’innocence qui a tant été brandie ces dernières semaines sans jamais être respectée. J’ai par exemple été subjugué par l’attaque de Laurent Joffrin face à Robert Badinter lors d’un débat télévisé sur France 2. Ce dernier se voit accusé de collusion avec les puissants, d’absence d’empathie pour les petits de ce monde, sous prétexte qu’il est un des seuls à répéter clairement les principes de justice fondamentaux qui doivent protéger une démocratie. Laurent Joffrin l’accuse en creux de ne pas s’intéresser au sort de cette femme de chambre mais il aborde l’affaire complètement à l’envers. Dit froidement, la question n’est pas d’avoir ou pas de l’empathie pour une femme de chambre qui a possiblement été violée, sur cette question Robert Badinter comme 99% de la planète aura en tant qu’homme de la compassion. La question fondamentale, c’est de respecter une procédure de justice et d’éviter justement de transformer une affaire pénale en un procès des comportements soi-disant courant chez les hommes de pouvoir. Les journalistes raffolent des simplifications et des généralisations. Sous prétexte de cette affaire, ils vont donc s’emparer d’un « sujet de société » et vont désormais essayer de dénicher toutes les affaires du même type pour prouver que c’est chose courante. De la même manière, nous avions le droit lors des émeutes en France à un décompte du nombre de voitures brulées dans chaque ville de France toutes les nuits mais au risque de décevoir certains, des voitures continuent à être brulées toutes les nuits en France, la seule différence c’est que les médias ont décidé de ne plus s’y intéresser (certes parce que les chiffres sont moins importants mais surtout parce que ce n’est pas le sujet tendance du moment). Je pensais que la violence de Laurent Joffrin face à Robert Badinter serait condamnée par la majorité mais c’est l’inverse qui s’est passée : Laurent Joffrin est apparu comme une sorte de Zola Dreyfusard au secours des pauvres gens face à ce pouvoir qui ne respecte rien. Très franchement, quand on sait ce qu’a fait Robert Badinter pour la justice de notre pays et par conséquent essentiellement pour les petites gens qui ne peuvent pas toujours se défendre comme les autres, il y a de quoi être écœuré par ce populisme surprenant de la part d’un journaliste pourtant de la mouvance mesurée.

Pour conclure et revenir sur les dangers de la transparence qui nous guette, je prendrai un dernier exemple. L’essor des sites type Wikileaks qui décrètent que « toute vérité est bonne à dire » et surtout qu’elle peut être dite à tous. C’est pour moi une dérive dangereuse du journalisme d’investigation pour trois raisons : contrairement à du bon journalisme d’investigation, il n’y a plus aucune éthique, plus aucun comité de rédaction pour se poser la question de la publication des informations. On étale tout ce que l’on récupère, à tout le monde et sans filtre. C’est d’une dangerosité extrême pour nos démocraties, pour le rapport entre nos classes politiques et les électeurs voire pour les équilibres géopolitiques de la planète. Ce sont pour moi des actes totalement anarchistes qui ne soucient pas du bien des populations mais qui cherchent à casser les systèmes en vigueur sans se soucier des conséquences. Ce système ne protège en outre en aucun cas les sources, ce qui est pourtan t l’essence du journalisme d’investigation. Enfin cela remet en cause le principe de la démocratie représentative qui est sacrément attaquée en ce moment. De plus en plus, on entend des politiques relayés par des médias encourager la démocratie participative. Que l’on soit bien clair : vous aurez lu à travers ces lignes que je considère l’engagement politique ou associatif comme des moteurs indispensables à des démocraties en bonne santé. Mais il me parait dangereux de faire croire aux gens qu’ils pourront décider d’une politique nationale, voire internationale à coups de réunion et de débats d’idée. Le principe de toutes nos démocraties modernes se fonde sur la représentativité : des élus que nous avons choisi pour leurs opinions et encore plus leurs compétences et sur l’indépendance et la compartimentation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Un quatrième pouvoir financier a toujours existé et a clairement pris le dessus ces dernières années mais il ne s’agit pas pour le réguler de faire n’importe quoi.

Je dis oui à Stéphane Hessel quand il demande aux jeunes de s’engager mais j’acquiesce encore plus quand il demande dans son recueil suivant de voter. Et, afin de retrouver une confiance dans nos hommes et femmes politiques, il s’agit aussi d’aller aux urnes pour voter, il s’agit aussi de s’engager politiquement plutôt que de crier « tous pourris » alors que nombreux sont ceux qui s’engagent par vocation et qui tentent de faire progresser notre société selon leurs vues. Laissons aussi la justice faire son travail avant de crier à une justice à double vitesse et messieurs, mesdames des medias, supprimez « transparence » de votre vocabulaire et remplacez-le de temps en temps par exigence.

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